Chapitre 1
Là où tout a commencé
Je suis né en mars 1993, en région liégeoise.
Mon histoire commence avec une absence qui a forcément marqué les premières années de ma vie. Je n’avais que deux ans lorsque ma maman a décidé de mettre fin à ses jours. J’étais bien trop jeune pour comprendre ce qui s’était passé. Je n’ai donc malheureusement grandi qu’avec mon papa.
Mon père était chauffagiste indépendant. Bien avant que je sache ce que je ferais de ma vie, le monde du bâtiment faisait déjà partie de la mienne.
Nous vivions tous les deux dans un petit village près d’Alleur, dans une maison qu’il avait construite de ses propres mains.
Mes journées commençaient tôt. À 7 h 30, j’étais avec la gardienne de mon école, qui était aussi notre voisine. J’arrivais avec elle pour ouvrir l’école et j’étais souvent encore là lorsqu’il fallait la fermer à 18 h. Elle me raccompagnait ensuite chez moi.
Mais ma journée n’était pas terminée. Mon père venait me chercher et je repartais avec lui pour les derniers dépannages, souvent dans des caves devant des chaudières au mazout. Je rentrais parfois noir de la tête aux pieds.
Et bordel… qu’est-ce que j’étais heureux.
Je ne vivais pas ces journées comme quelque chose de difficile. J’étais simplement avec mon papa, et c’était exactement là que je voulais être.
Cette envie était devenue tellement forte que l’école passait au second plan. J’ai même raté ma sixième primaire et mon CEB. J’avais passé une grande partie de l’année à accompagner mon père sur les chantiers. Les bancs de l’école ne m’intéressaient pas. Moi, je voulais travailler.
Mon père me faisait aussi énormément plaisir. J’ai eu mes premières motos très jeune et même un Yamaha Raptor 700 alors que je ne devais pas avoir douze ans. J’avais souvent ce que je voulais, mais ce que je recherchais surtout, c’était de passer le maximum de temps possible avec mon père.
Sans le savoir, toutes ces journées étaient déjà en train de construire ma manière de vivre.
Chapitre 2
Prendre de la hauteur
Après avoir raté ma sixième primaire, j’ai recommencé une année dans une école communale. Cette fois, j’ai obtenu mon CEB et j’ai pu entrer dans le secondaire, à Crisnée.
J’y ai fait ma première année, que j’ai également ratée, avant de poursuivre en deuxième professionnelle. L’école traditionnelle et moi n’avons jamais vraiment été faits l’un pour l’autre. Ce que je voulais, c’était apprendre un métier et travailler.
J’ai finalement pu entrer là où j’avais réellement envie d’être : à l’IFAPME de Liège. J’ai commencé une première année d’apprentissage comme chauffagiste avec mon père. Tout semblait se concrétiser : après toutes ces années à le suivre, j’étais officiellement en train d’apprendre son métier.
Puis quelque chose a changé. Nous avions commencé à installer des panneaux solaires thermiques sur les toits des maisons pour produire de l’eau chaude. Pour les placer, il fallait monter.
Placer l’échelle. Monter. Prendre de la hauteur. Le vide. Le risque. J’ai adoré ça dès le premier jour.
Je ne sais pas expliquer exactement ce qui s’est passé, mais j’ai compris que je voulais arrêter le chauffage et devenir couvreur.
Juste avant la fin de ma première année d’apprentissage, je suis rentré d’une journée de travail et je l’ai annoncé à mon père. Sa réaction a été formidable. Il ne m’a pas retenu et m’a immédiatement mis en contact avec un de ses confrères dans la toiture.
En septembre, j’ai recommencé depuis la première année, mais cette fois en toiture. Trois années d’apprentissage m’attendaient.
À la même époque, je m’étais découvert une autre passion : les ordinateurs, les jeux en ligne comme Counter-Strike 1.6 et les jeux de simulation. Je dormais peu. J’avais une énergie folle. Le jour, les toits. La nuit, l’ordinateur. Quand quelque chose me passionnait, je ne savais déjà pas le faire à moitié.
Chapitre 3
Gagner sa confiance
J’ai eu la chance de commencer chez un ami de mon père. Il ne m’a jamais utilisé uniquement pour les tâches ingrates. Oui, j’ai balayé et nettoyé la camionnette, mais cela me semblait normal. Surtout, dès les premiers jours, il m’a réellement appris le métier.
Je ne faisais pas que regarder : je travaillais. Il gardait toujours un œil sur moi et, lorsque je déviais un peu, il savait me remettre dans le droit chemin.
Mes trois années d’apprentissage se sont très bien passées. Pendant ma deuxième année, j’ai eu 18 ans et obtenu mon permis de conduire.
Mon patron venait de racheter une nouvelle camionnette et il m’a confié l’ancienne. Je pouvais rentrer chez moi avec et partir directement travailler le lendemain. Nous nous retrouvions sur le chantier.
À 18 ans, cette camionnette représentait énormément. C’était de la confiance. J’étais fier de partir travailler seul le matin et je voulais montrer à mon patron que cette confiance était méritée.
Je me donnais au maximum. Je voulais apprendre, progresser et devenir meilleur.
Quelques années auparavant, j’étais encore le petit garçon qui attendait la fermeture de l’école pour repartir en dépannage avec son père. Maintenant, je prenais moi-même la route pour rejoindre mes chantiers.
Chapitre 4
Devenir mon propre patron
Au terme de mes trois années d’apprentissage, j’ai obtenu mon diplôme de couvreur-zingueur. J’ai ensuite commencé deux années de patronat, notamment pour obtenir la gestion. Je continuais à travailler avec mon patron et je gagnais environ 750 euros par mois, si mes souvenirs sont bons.
Au milieu de la deuxième année, mon père a arrêté son activité d’indépendant pour des raisons de santé. Il m’a alors proposé de créer ma propre société en utilisant sa gestion. Je n’avais donc plus besoin de terminer l’année pour concrétiser immédiatement le projet.
Le 1er avril 2016, à 23 ans, ma société voyait officiellement le jour.
Entre l’arrêt de mon patronat et cette période, j’ai également travaillé comme manœuvre en toiture, notamment sur des toitures plates en roofing. Même diplômé, je continuais à apprendre.
Je savais travailler sur un toit. Mais être entrepreneur allait m’obliger à apprendre un tout autre métier : gérer une entreprise.
Chapitre 5
Mon nom sur la camionnette
Au lancement de ma société, je me débrouillais avec les moyens disponibles. Comme je chipotais déjà avec les ordinateurs, je gérais moi-même une partie du site internet, du lettrage du véhicule et de la communication.
J’avais fait réaliser des affiches publicitaires qui avaient ensuite été distribuées avec le courrier dans certaines régions afin de me faire connaître.
Ma première camionnette était un ancien Renault Master rouge. Je n’avais pas encore les moyens d’avoir le véhicule personnalisé dont je rêvais, mais c’était le début.
J’ai décroché quelques clients particuliers. Mes premiers vrais chantiers à moi furent trois petites toitures en roofing. Je n’avais que ça en tête. Je voulais que tout soit parfait.
Le manque de chantiers m’a ensuite poussé vers la sous-traitance pour d’autres entreprises. Cette décision m’a permis de travailler sur des chantiers d’exception : des églises, des usines, des bâtiments historiques et même un parc d’attractions belge.
Pour moi, c’était le paradis. J’étais extrêmement fier de voir une camionnette portant mon nom stationnée sur de tels chantiers.
Mais je connaissais la réalité : ces chantiers n’étaient pas les miens. J’étais sous-traitant. J’y apportais ma main-d’œuvre et mon savoir-faire.
Chapitre 6
La descente
Il y a quelque chose d’important à comprendre concernant mon père et moi.
Je l’aimais, évidemment. Et j’ai toujours cherché à passer le maximum de temps avec lui. Mais notre relation n’était probablement pas une relation père-fils comme beaucoup de gens peuvent l’imaginer. Avec le recul, je dirais que nous étions presque davantage des collègues.
Mes souvenirs avec lui sont principalement liés au travail. Les camionnettes. Les outils. Les dépannages. Les chantiers. Depuis tout petit, c’était notre manière d’être ensemble. Nous faisions rarement autre chose.
Le chantier nous avait rapprochés toute notre vie. Quelques années plus tard, il allait aussi devenir l’endroit où notre relation commencerait à se fissurer.
Après la création de ma société, j’ai travaillé environ deux ans comme sous-traitant pour la même entreprise. Puis une opportunité s’est présentée. J’ai décroché un chantier pour un architecte.
Pour ma petite entreprise, c’était important. Cette fois, je n’étais plus simplement la main-d’œuvre d’une autre société sur un chantier prestigieux. J’avais une responsabilité beaucoup plus grande. Peut-être trop grande à ce moment-là.
Encore aujourd’hui, j’ai du mal à expliquer exactement ce qui s’est passé. J’ai eu mes responsabilités dans cet échec. Je ne cherche pas à les cacher. J’ai simplement été dépassé par les événements.
Malgré tout, j’ai essayé de tenir. Jour après jour. Problème après problème. J’ai assumé jusqu’à pratiquement la fin du chantier.
Puis l’architecte est venu. Nous étions quasiment au dernier jour lorsqu’il m’a demandé d’arrêter les travaux en raison du retard accumulé sur les délais. Et tout s’est arrêté. Le chantier. Et avec lui, la facture.
Pour une grosse entreprise disposant d’une trésorerie importante, d’un service administratif et de personnes capables de défendre ses intérêts, la situation aurait peut-être pu être gérée autrement. Moi, j’étais une toute petite entreprise. Je ne savais pas comment réagir. Et surtout, je n’avais pas les moyens financiers de me défendre.
Le chantier a donc été annulé. La facture aussi. Mais mes dépenses, elles, n’ont pas disparu.
Mes fournisseurs m’avaient fait confiance. Ils avaient accepté de jouer le jeu avec un jeune entrepreneur et de me laisser du temps. Je leur en étais reconnaissant. Mais eux aussi avaient une entreprise à faire tourner. Ils ne pouvaient pas attendre éternellement.
Alors les factures ont commencé à s’accumuler sur le bureau. Encore une. Puis une autre. Et encore une autre.
Mon premier véritable chantier pour un architecte, celui qui aurait dû représenter une nouvelle étape pour mon entreprise, était devenu une catastrophe. Et les problèmes professionnels ont commencé à entrer dans ma vie personnelle.
Les tensions avec mon père sont devenues de plus en plus fortes. Les disputes. Les reproches. Et régulièrement, cette menace : se séparer professionnellement.
Pendant des années, j’avais tout construit autour du travail. Et surtout autour de lui.
Fin 2018, mon téléphone a sonné. C’était mon père. Il m’a annoncé qu’il démissionnait de la société. Et que, pour les papiers, je n’avais qu’à me débrouiller.
Cette phrase allait avoir des conséquences énormes. Parce qu’il y avait un problème. Je savais travailler. Je savais monter sur un toit. Je savais utiliser mes mains. Je savais organiser un chantier et me donner jusqu’à l’épuisement pour terminer un travail. Mais les papiers ? Ça, c’était lui.
Depuis le début, nous avions fonctionné comme ça. Moi, j’étais sur les chantiers. Lui s’occupait de l’administratif. Il me répétait qu’il m’expliquerait tout plus tard. Pour le moment, disait-il, ma priorité était de faire rentrer de l’argent.
Du jour au lendemain, je me suis retrouvé seul. Avec une entreprise. Des fournisseurs. Des factures. Des papiers que je ne maîtrisais pas. Un chantier qui venait de tourner au désastre. Des dettes qui commençaient à s’accumuler.
Pendant toute ma vie, lorsque quelque chose n’allait pas, ma réaction avait toujours été la même : travailler davantage. Mais cette fois, travailler plus fort ne suffisait plus.
Je savais réparer un toit. Je ne savais pas encore comment réparer ce qui était en train de s’effondrer autour de moi.
Et à partir de là, pour moi, la véritable descente aux enfers a commencé.
Chapitre 7
La chaîne sans fin
Lorsque tout allait bien, il y avait du monde autour de moi. J’avais mon entreprise. Ma camionnette. Je travaillais énormément. J’avais parfois un peu d’argent en poche. Et j’avais des amis.
Puis les problèmes sont arrivés. Et, petit à petit, certains visages ont commencé à disparaître. Moins de nouvelles. Moins de monde. Jusqu’au moment où je me suis rendu compte que, face à tout ce qui était en train de m’arriver, j’étais pratiquement seul.
Mon père n’était plus dans la société. Les factures s’accumulaient. Je ne maîtrisais pas correctement l’administratif. Et les personnes que j’avais l’habitude de voir lorsque ma vie allait bien étaient de moins en moins nombreuses.
Mais je n’ai pas arrêté. Parce que s’il y avait bien une chose que je savais faire, c’était travailler.
J’ai retrouvé un ancien collègue. Lui aussi s’était entre-temps installé à son compte et il m’a proposé de venir travailler avec lui. Pour moi, c’était une bouée.
Je pouvais continuer mon activité et surtout recommencer à faire rentrer de l’argent. Alors j’ai bossé. Encore.
L’argent qui rentrait me permettait de rembourser petit à petit mes fournisseurs et les différentes factures qui étaient restées en retard. Chaque paiement me donnait probablement l’impression de réparer une petite partie des dégâts.
Une facture en moins. Un fournisseur remboursé. Un problème réglé. Je pensais pouvoir m’en sortir comme ça. En travaillant. Parce que c’était comme ça que j’avais toujours réglé mes problèmes.
Mais pendant que je réparais le passé, je ne gérais pas correctement le présent.
Le véritable problème était là. Je remboursais mes anciennes dettes avec l’argent que je gagnais. Mais administrativement, je continuais à ne pas faire correctement les nouveaux papiers. Je n’avais jamais réellement appris à gérer cette partie d’une entreprise.
Alors de nouvelles dettes apparaissaient. Je travaillais pour rembourser les anciennes. Pendant ce temps, de nouvelles arrivaient. Puis je travaillais davantage pour essayer de rembourser celles-là. Et d’autres apparaissaient encore derrière.
Une chaîne sans fin. Plus je courais, moins j’avais l’impression d’avancer.
Avec le recul, il aurait probablement fallu arrêter, demander de l’aide, faire analyser complètement la situation et remettre toute la gestion à plat. Mais lorsqu’on est au milieu de la tempête, on ne voit pas toujours les choses avec la même clarté.
Moi, je connaissais une seule réponse : « Il faut que je travaille plus. » Alors je travaillais plus.
Pendant presque une année, j’ai essayé de tenir comme ça. Jusqu’au jour où travailler davantage n’a plus rien changé.
Puis la nouvelle est tombée. La faillite. Un simple mot. Mais derrière ce mot se trouvaient plusieurs années de ma vie.
Mon entreprise avait commencé le 1er avril 2016 avec un vieux Renault Master rouge, quelques affiches publicitaires et une envie énorme de réussir. J’avais réalisé mes premiers petits chantiers. J’avais travaillé sur des églises, des bâtiments historiques, des usines et des chantiers que je n’aurais jamais imaginé approcher quelques années auparavant.
J’avais vu mon nom inscrit sur ma camionnette. J’avais connu la fierté d’être indépendant à seulement 23 ans. J’avais aussi connu les erreurs. Le chantier qui tourne mal. Les factures. Les tensions. Le départ de mon père. Les amis qui disparaissent. Les dettes. Et cette course permanente pour essayer de réparer la veille avec l’argent gagné le lendemain.
Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de lendemain pour l’entreprise. Le jour de la faillite a été annoncé.
Cette fois, ce n’était plus une menace. Ce n’était plus une mauvaise période que quelques semaines supplémentaires de travail pourraient peut-être effacer.
C’était terminé.
La société que j’avais créée quelques années auparavant allait disparaître. Et avec elle allait commencer une période de ma vie que je n’étais absolument pas préparé à affronter.
Chapitre 8
Tout perdre, puis recommencer
Je n’ai pas appris ma faillite dans un bureau, entouré de comptables ou d’avocats. J’ai reçu un coup de téléphone. Au bout du fil : un huissier.
Il m’a annoncé que mon entreprise était en faillite. Quelques mots au téléphone pour mettre un terme à plusieurs années de ma vie.
Et presque comme un symbole de la situation dans laquelle j’étais arrivé, peu de temps après, mon numéro de téléphone a lui aussi été coupé. Factures impayées. Même mon téléphone ne sonnait plus.
Cette fois, il ne restait pratiquement plus rien. La camionnette a été saisie par le concessionnaire. Le matériel également. Et les dettes, elles, étaient toujours là.
En quelques années, j’étais passé du jeune de 23 ans fier de voir son nom inscrit sur une camionnette à quelqu’un qui regardait tout ce qu’il avait essayé de construire lui échapper.
Plus de société. Plus de camionnette. Plus de matériel. Des dettes. Et beaucoup moins de monde autour de moi qu’à l’époque où tout allait bien.
J’aurais pu continuer à m’accrocher à l’image que j’avais de moi-même. J’avais été indépendant. J’avais été patron. J’avais eu mon entreprise. Retourner travailler pour quelqu’un pouvait donner l’impression de revenir en arrière.
Mais à un moment, il faut arrêter de penser à ce que les autres pourraient penser. J’ai mis mon ego de côté. Et j’ai pris une décision. Redevenir ouvrier.
En 2019, après ma faillite, j’ai rejoint une entreprise familiale de toiture. Je ne le savais évidemment pas encore, mais cette décision allait complètement changer la suite de mon histoire.
L’entreprise était à taille humaine. Un frère. Une sœur. Deux autres collègues. Et moi. Pas une énorme structure. Une équipe.
Je venais de perdre mon entreprise et je me retrouvais à nouveau avec des vêtements de travail, des outils dans les mains et un patron au-dessus de moi. Mais finalement, je retrouvais aussi quelque chose que j’avais peut-être perdu en chemin. Le métier. Simplement le métier.
Monter sur un toit. Travailler. Faire les choses correctement. Rentrer le soir en sachant ce que j’avais accompli de ma journée. Sans avoir à essayer d’être à la fois couvreur, commercial, comptable, gestionnaire et chef d’entreprise.
J’étais à nouveau couvreur. Et sept ans plus tard, je suis toujours dans cette même entreprise.
Sept ans. Dans le bâtiment, ce n’est pas rien. Et aujourd’hui, je peux le dire : je ne partirais pour rien au monde.
Ils m’ont accordé une confiance énorme. Une confiance qui dépasse, à mes yeux, une simple relation entre un patron et son ouvrier. Avec le temps, j’ai fini par avoir l’impression de faire partie de leur famille.
Et cette confiance, je veux la mériter chaque jour. Alors je donne mon maximum. Jour après jour. Chantier après chantier.
Avec mes deux collègues, notre objectif reste toujours le même : réaliser leurs chantiers du mieux que nous le pouvons. Faire du beau travail. Trouver des solutions. Avancer ensemble. Et être fiers lorsque nous redescendons du toit.
Pendant longtemps, j’aurais pu regarder ma faillite uniquement comme un échec. Et évidemment qu’elle en était un. J’avais fait des erreurs. J’avais été dépassé. Je n’avais pas su gérer certaines responsabilités. J’avais perdu ma société.
Mais j’avais oublié quelque chose d’essentiel. Une entreprise peut disparaître. Une camionnette peut être saisie. Du matériel peut être repris. Un compte bancaire peut être vide. Un numéro de téléphone peut être coupé.
Mais personne ne pouvait venir saisir ce que j’avais appris depuis toutes ces années. Mon métier était toujours là.
Mes mains savaient toujours travailler. Je savais toujours monter sur une échelle. Je savais toujours poser une toiture. Je savais toujours me lever le matin pour aller bosser.
Je n’étais peut-être plus patron. Mais j’étais toujours couvreur.
Et finalement, après avoir passé des années à vouloir que mon nom soit écrit sur une camionnette, j’ai découvert quelque chose d’autre : la fierté ne vient pas uniquement du nom inscrit sur la portière. Elle vient aussi du travail qu’on laisse derrière soi.
La faillite avait mis fin à mon entreprise. Elle n’avait pas mis fin à mon histoire.
Chapitre 9
Mon petit monde
Après ma faillite et mon retour comme ouvrier, il fallait reconstruire. Pas une entreprise cette fois. Ma vie.
J’ai retrouvé un petit appartement. Je n’avais plus besoin d’avoir mon nom sur une camionnette ou de prouver que j’étais patron. Pendant les cinq années qui ont suivi, ma vie est devenue beaucoup plus simple. Je travaillais. Et je vivais mes passions.
J’ai recommencé par m’acheter une moto d’occasion. Et forcément, parce que ma vie ne pouvait apparemment pas être trop tranquille, je me suis bien fait avoir.
Le vendeur m’a vendu la moto et, dès ma première sortie, le moteur a cassé. Résultat : 2 700 euros de réparation. Clairement, après tout ce que je venais de traverser financièrement, je n’avais absolument pas besoin de ça.
Mais cette mésaventure n’a pas réussi à tuer ma passion. Bien au contraire. J’ai fini par acheter deux autres motos.
Et mon appartement a doucement commencé à ressembler à quelque chose qu’on pourrait situer entre un logement, un garage et le décor du film Taxi.
Il y avait des motos dans mon salon. Mon lit à côté de ma servante à outils. Dans un coin, mon simulateur automobile. Sur les étagères, des pneus de cross, de l’huile, des bougies et tout ce qui allait avec mes machines.
Trois motos. Un lit. Des outils. Un ordinateur. Un simulateur. Pour certaines personnes, ça aurait probablement ressemblé à un bordel sans nom. Pour moi ? C’était le paradis.
C’était ma vie de célibataire. Et surtout, c’était mon monde.
Après avoir passé plusieurs années à courir derrière une entreprise, des factures et des responsabilités qui avaient fini par m’écraser, j’étais revenu à quelque chose de beaucoup plus simple.
Du lundi au samedi, je travaillais sur les chantiers. Le soir et le dimanche, je vivais mes passions. Je ne demandais pas beaucoup plus. J’étais bien.
Mais quelqu’un allait bientôt venir bouleverser ce petit équilibre. Et il avait quatre pattes.
Un jour, ma patronne m’a offert ce qui reste encore aujourd’hui, pour moi, l’un des plus beaux cadeaux au monde.
Pour certaines personnes, ce que je vais dire peut sembler difficile à comprendre. Mais je m’en fiche. Elle m’a offert un bébé Sphynx. Boudhaa.
Pour moi, ce chat n’allait jamais être « juste un chat ». Je l’ai élevé comme mon fils.
Il est entré dans ma vie de célibataire, au milieu des motos, des outils et des ordinateurs, et il a immédiatement pris une place énorme.
Tous les matins avant de partir travailler, je lui faisais plein de bisous. Puis je partais sur chantier. Et le soir, lorsque je rentrais, nous avions notre rituel.
Je m’installais à mon bureau devant le PC. Boudhaa venait me rejoindre. Il se glissait dans mon tee-shirt, contre moi. Et nous passions nos soirées comme ça. Moi devant mon ordinateur à jouer. Lui blotti contre moi. Tous les jours.
Pendant deux ans, nous avons vécu tous les deux dans notre petit monde. Mes chantiers. Mes motos. Mon ordinateur. Boudhaa. Et moi.
Encore une fois, j’étais au paradis.
Je pensais probablement que ma vie allait continuer comme ça encore longtemps. Mais après deux années passées pratiquement seuls tous les deux, quelqu’un que je n’attendais absolument pas allait entrer dans ma vie.
Elle s’appelait Anaïs. Une rencontre inattendue.
Je ne savais pas encore, au moment où je l’ai rencontrée, la place qu’elle allait prendre dans ma vie. Je ne savais pas non plus que mon petit appartement de célibataire, mes motos dans le salon, mes soirées devant le PC avec Boudhaa dans mon tee-shirt et cette vie organisée uniquement autour du travail et de mes passions allaient bientôt appartenir à une autre époque.
Mais une date allait rester. Le 12 septembre 2024.
Depuis ce jour-là jusqu’à aujourd’hui, Anaïs et moi ne nous sommes plus quittés.
Après avoir passé plusieurs années à reconstruire ma vie seul, sans vraiment chercher autre chose que mes chantiers, mes machines et la tranquillité de mon petit monde… nous étions désormais trois.
Anaïs. Boudhaa. Et moi. Et sans encore le savoir, un nouveau chapitre de ma vie venait de commencer.
Fin du premier volume

